Sergio traverse le Sahara en voiture pour rejoindre la Guinée-Bissau. Ce qu’il y trouve dépasse largement sa mission d’audit environnemental. Le rire et le couteau, drame néocolonial signé Pedro Pinho, s’impose comme l’un des films les plus exigeants du cinéma portugais contemporain. Un film-fleuve de 3h31 disponible sur PlayVOD.
Pinho, cinéaste de la durée et du réel
Pedro Pinho est un réalisateur portugais dont le cinéma refuse systématiquement la facilité narrative. Après L’Usine de rien, fresque de 2h57 sur une occupation ouvrière présentée à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes en 2017, il revient avec Le rire et le couteau, sélectionné en Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025. Le film d’aventure est une coproduction entre le Portugal, la France, la Roumanie et le Brésil, reflet d’une ambition résolument internationale et d’un récit qui brouille volontairement les frontières nationales.
Sa méthode de travail est aussi singulière que ses films. Pinho travaille avec des équipes élargies de scénaristes, dix co-auteurs sont crédités sur ce projet, et privilégie des tournages longs et immersifs qui laissent une large place à l’improvisation et à la rencontre avec les populations locales. Cette approche documentaire au cœur d’un récit de fiction donne à Le rire et le couteau une texture rare, celle d’un film qui semble respirer le territoire qu’il filme.

Sergio, un ingénieur face à ses angles morts
Sérgio Coragem incarne Sergio, jeune ingénieur portugais mandaté par une ONG pour réaliser l’audit environnemental d’un projet de route forestière en Guinée-Bissau. Ce tracé doit désenclaver l’arrière-pays tout en traversant une mangrove fragile : les enjeux écologiques sont réels, mais Sergio comprend vite qu’ils intéressent moins ses commanditaires que le calendrier de livraison. Il arrive pourtant avec ses outils, ses protocoles et sa bonne conscience intacte. Il apprend rapidement que son prédécesseur, un ingénieur italien affecté à la même mission quelques mois plus tôt, a mystérieusement disparu.
Dans le film de Pedro Pinho, ce personnage n’est pas un héros ni un enquêteur. C’est un homme ordinaire, bisexuel et taiseux, qui découvre progressivement que sa présence en Guinée-Bissau s’inscrit dans une logique de pouvoir qu’il n’avait pas choisie de voir. Le rire et le couteau construit autour de lui un portrait en creux, celui d’un Occidental convaincu de ses bonnes intentions et peu à peu confronté à ce que ces intentions dissimulent réellement.
Diara et Gui, deux présences qui déstabilisent tout
Cléo Diára incarne Diara, habitante de la ville, fêtarde et fauchée, dont la relation avec Sergio oscille entre complicité sincère et déséquilibre structurel. Son interprétation lui a valu le Prix d’interprétation féminine dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025, récompense amplement méritée pour un personnage qui porte en lui toute l’ambiguïté du film. Jonathan Guilherme joue Gui, Brésilien androgyne dont la présence trouble encore davantage les certitudes de Sergio sur lui-même et sur le monde qui l’entoure.
Ces deux personnages ne sont pas de simples faire-valoir du regard occidental. Pedro Pinho leur accorde une autonomie narrative réelle, des scènes sans Sergio où leur propre vie, leurs propres désirs et leurs propres contradictions occupent pleinement l’espace. Cette décision formelle est l’une des plus importantes du film : elle empêche Le rire et le couteau de reproduire la posture qu’il critique, celle du regard européen qui fait de l’Afrique le décor de ses propres questionnements. Les spectateurs sensibles à ces enjeux trouveront sur PlayVOD d’autres films abordant la solution pour l’environnement sous des angles tout aussi engagés.
Les trois personnages principaux
| Personnage | Interprète | Origine | Rapport au pouvoir et à l’autre |
| Sergio | Sérgio Coragem | Portugal | Expert occidental pris dans ses propres contradictions néocoloniales |
| Diara | Cléo Diára | Guinée-Bissau | Femme libre et fauchée, relation intime déséquilibrée avec Sergio |
| Gui | Jonathan Guilherme | Brésil | Présence androgyne qui trouble les certitudes de Sergio sur lui-même |
| Binta | Binta Rosadore | Guinée-Bissau | Figure ancrée dans la mémoire locale et la résistance coloniale |
Un drame néocolonial sans discours militant
Ce qui préserve Le rire et le couteau de toute lourdeur didactique, c’est son refus absolu du film à thèse. Pedro Pinho n’illustre pas une argumentation politique : il filme des situations, des corps, des silences et des éclats de rire dont le sens se construit lentement dans l’esprit du spectateur. La disparition de l’ingénieur italien n’est jamais résolue. Le rapport environnemental de Sergio n’est jamais rendu. Les questions restent ouvertes, et c’est précisément cette ouverture qui fait du film un objet cinématographique durable.

La mémoire de la lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau irrigue le film comme une présence souterraine, portée notamment par les récits des anciens qui apparaissent à plusieurs moments du récit. Ces voix ancrées dans l’histoire coloniale et postcoloniale donnent au film une profondeur temporelle que le seul récit de Sergio n’aurait pas pu atteindre. Le rire et le couteau parle du présent en convoquant un passé que certains personnages n’ont pas oublié, et que d’autres n’ont jamais vraiment connu.
Ce que Sergio n’a pas su lire
Le rire et le couteau est un film qui demande du temps, et pas seulement parce qu’il dure 3h31. Il demande une disponibilité au doute, à l’inconfort, à la beauté rugueuse d’un cinéma qui ne résout rien et ne console pas. Pedro Pinho signe une œuvre qui grandit après la salle, quand les images continuent de travailler en silence. Le rire et le couteau posent ensemble une question que le cinéma politique pose rarement avec cette douceur : peut-on faire le bien dans un système conçu pour faire du mal ?
FAQ : Le rire et le couteau
Qui a réalisé Le rire et le couteau ?
Le rire et le couteau est réalisé par Pedro Pinho, cinéaste portugais né à Lisbonne. Connu pour son premier long métrage L’Usine de rien présenté à Cannes en 2017, il signe avec ce film son projet le plus ambitieux sur le plan géographique et thématique. Le film est sorti en France le 9 juillet 2025.
Pourquoi le film Le rire et le couteau dure-t-il 3h31 ?
La durée du film Le rire et le couteau est un choix artistique pleinement assumé par Pedro Pinho, dont le cinéma a toujours privilégié le temps long comme outil de compréhension du réel. Cette durée permet au film de déployer plusieurs strates narratives simultanément : l’enquête sur la disparition, les relations intimes de Sergio, et la mémoire historique de la Guinée-Bissau, sans jamais sacrifier l’une au profit des autres.
Qu’est-ce qui a valu à Cléo Diára son prix à Cannes ?
Cléo Diára a remporté le Prix d’interprétation féminine dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025 pour son rôle de Diara. Son interprétation se distingue par une liberté de jeu et une présence physique qui donnent au personnage une autonomie narrative rare dans les films traitant de relations entre Occidentaux et habitants du Sud global.
Le film Le rire et le couteau prend-il position politiquement sur le néocolonialisme ?
Le rire et le couteau aborde frontalement les tensions néocoloniales sans jamais adopter un ton militant ou didactique. Pedro Pinho préfère laisser les situations parler d’elles-mêmes, en filmant les déséquilibres de pouvoir à travers les corps, les silences et les relations intimes plutôt qu’à travers des discours explicites. Le film invite le spectateur à forger ses propres conclusions.
