Un médecin nazi disparaît. Pas dans un procès, pas dans une cellule : dans l’anonymat d’un continent entier. La disparition de Josef Mengele suit la cavale réelle du criminel de guerre nazi surnommé l’Ange de la Mort. Kirill Serebrennikov adapte ce film historique, disponible en streaming sur PlayVOD.
Un réalisateur russe face à l’histoire nazie
Kirill Serebrennikov est l’une des voix les plus singulières du cinéma européen contemporain. Exilé à Berlin après sa mise en résidence surveillée par les autorités russes, il porte sur ce biopic historique un regard nourri par sa propre expérience du pouvoir et de ses abus. Après Limonov, La ballade en 2024, il adapte le roman d’Olivier Guez, Prix Renaudot 2017, et signe son premier film en langue étrangère, présenté en sélection officielle à Cannes Première 2025.
Sa mise en scène tranche avec les codes habituels du biopic. Dans La disparition de Josef Mengele, le présent du fugitif est filmé en noir et blanc, dans un clair-obscur qui écrase les silhouettes et dilate le temps. Les flashbacks de la vie au camp de concentration Auschwitz surgissent en couleurs saturées, comme des cartes postales de vacances filmées en 8 mm. Ce renversement formel dit quelque chose d’essentiel : Mengele lui-même ne considérait pas ses crimes comme tels. Cette ironie visuelle est l’une des décisions artistiques les plus percutantes du film.
August Diehl, une incarnation sans filet
L’acteur allemand August Diehl endosse le rôle de Josef Mengele à différents âges de sa vie, traversant plusieurs décennies de clandestinité avec une précision glaçante. Il ne joue pas un monstre au sens spectaculaire du terme. Il joue un homme qui mange, qui vieillit, qui a peur, qui s’ennuie, et qui ne regrette rien. C’est précisément ce qui rend son interprétation insupportable à regarder.
À ses côtés, Maximilian Meyer-Bretschneider incarne Rolf, le fils de Mengele venu chercher des réponses dans cet exil brésilien, tandis que Friederike Becht donne corps à Martha, la seconde femme du fugitif. Ces personnages secondaires dessinent un réseau de complicités tacites, celui des familles, des industriels et des anciens nazis qui ont permis à l’Ange de la Mort de disparaître aussi longtemps. Le film de Kirill Serebrennikov révèle avec rigueur l’étendue de cette impunité organisée.
La banalité du mal comme fil conducteur
Hannah Arendt avait forgé cette expression après le procès Eichmann en 1962 : la banalité du mal. Kirill Serebrennikov en fait le principe structurant de son récit. Mengele n’est pas montré comme un démon d’opéra, mais comme quelqu’un d’horriblement ordinaire dans sa façon de traverser les jours. Il se promène, il correspond, il se plaint de sa santé, il rumine. Le film ne cherche pas à l’excuser, mais à comprendre comment un être humain peut commettre l’irréparable et continuer à exister sans que rien ne l’altère.
Cette approche psychologique sert aussi un propos plus large sur la mémoire collective. Autour de Mengele, le monde change : l’Allemagne se reconstruit, les procès s’accumulent, l’opinion internationale prend conscience de l’étendue des crimes nazis. Lui reste immobile dans sa propre vérité. Serebrennikov filme cette imperméabilité comme une forme d’horreur en soi, plus durable que n’importe quelle violence explicite.
Les étapes de la fuite de Mengele
| Pays de refuge | Situation | Contexte politique | Niveau de danger perçu |
| Argentine (Buenos Aires) | Vie bourgeoise sous fausse identité, soutien de la communauté nazie | Régime Perón favorable aux exilés nazis | Faible |
| Argentine (Buenos Aires) | Tensions croissantes, captures d’autres criminels de guerre | Montée de la pression internationale | Moyen |
| Paraguay | Fuite et protection sous un régime autoritaire complice | Dictature Stroessner, réseau nazi actif | Moyen |
| Brésil (São Paulo) | Isolement progressif, vie sous pseudonyme en milieu urbain | Début de la traque du Mossad israélien | Élevé |
| Brésil (campagne de Bertioga) | Retraite dans une ferme, coupure totale avec son passé | Monde qui prend conscience des crimes nazis | Très élevé |
Un film historique qui interroge la justice
La disparition de Josef Mengele ne se conclut pas sur un tribunal ni sur une arrestation. Mengele meurt d’une noyade accidentelle au Brésil, sans avoir jamais été jugé. Ce dénouement, que l’histoire réelle impose au film, est aussi sa leçon la plus dérangeante. La justice n’a pas eu lieu. Le récit s’achève sur cette béance, et c’est précisément ce vide que Serebrennikov refuse de combler avec un message consolateur.
Pour les spectateurs qui connaissent déjà le roman d’Olivier Guez, le film offre une transposition visuelle fidèle à l’esprit du texte, même si certains choix formels de Serebrennikov divisent la critique. Pour ceux qui découvrent l’histoire, le choc est double : celui du récit lui-même, et celui de réaliser que la réalité n’a pas offert de rédemption.
L’impunité n’est pas une fiction
La disparition de Josef Mengele reste longtemps après le générique. Non pas comme un film sur la guerre, mais comme une réflexion sur ce qu’une société choisit de regarder en face ou d’oublier. Serebrennikov ne donne pas au spectateur la catharsis qu’il serait tenté d’attendre. Il lui tend plutôt un miroir : celui d’un monde qui a laissé cet homme vivre trente ans dans l’ombre. L’histoire de Mengele est aussi celle des silences qui l’ont rendu possible.
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FAQ : La disparition de Josef Mengele
Qui a réalisé La disparition de Josef Mengele ?
Kirill Serebrennikov, cinéaste russe dissident exilé à Berlin, a réalisé ce film en 2025. Il s’agit de son premier long métrage tourné dans une langue étrangère, adapté du roman éponyme d’Olivier Guez. Le film a été présenté en sélection officielle à Cannes Première lors du Festival de Cannes 2025.
Le film est-il fidèle au roman d’Olivier Guez ?
Le film s’inspire fidèlement du roman d’Olivier Guez, Prix Renaudot 2017, en conservant l’angle du point de vue du fugitif et la chronologie de sa cavale sud-américaine. Serebrennikov adapte l’écriture sèche de Guez à sa propre grammaire visuelle, en ajoutant des contrastes formels, notamment entre noir et blanc et couleur, qui n’existent pas dans le livre.
À quel public s’adresse ce film ?
Le film s’adresse à un public adulte sensible au cinéma d’auteur, au biopic historique et aux récits sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Il comporte des scènes difficiles, signalées par un avertissement, et ne convient pas à un public jeune ou fragile. Sa durée de 2 h 16 en fait un objet dense qui récompense une attention soutenue.
Quels partis pris visuels distinguent ce film ?
Kirill Serebrennikov a choisi de filmer le présent de Mengele en noir et blanc contrasté, et les flashbacks d’Auschwitz en couleurs saturées dans un format 8 mm évoquant les images de famille. Ce renversement visuel traduit le déni moral du personnage, qui considérait sa vie au camp comme une période normale. La photographie est signée Vladislav Opelyants, collaborateur fidèle du réalisateur depuis Leto en 2018.